15

 

 

Bon. J’allais avoir besoin de cartons, ça, c’était clair. J’allais donc aussi avoir besoin de gros Scotch, d’un marqueur et sans doute de ciseaux. Et, enfin, j’allais avoir besoin d’un camion pour transporter tout ce que je voulais garder à Bon Temps. Je pourrais demander à Jason de venir, ou louer une camionnette, ou demander à maître Cataliades s’il ne connaissait pas quelqu’un qui soit susceptible de m’en prêter une. Si je ne gardais pas grand-chose, je pourrais peut-être me contenter d’une voiture et d’une remorque. Je n’avais jamais fait de déménagement de ma vie, mais ça ne devait pas être bien compliqué. Comme, de toute façon, je n’avais pas de moyen de locomotion pour aller chercher le matériel nécessaire pour faire les cartons, ça réglait momentanément le problème. Ce qui ne m’empêchait pas de commencer à trier. Après tout, plus vite j’aurais fini, plus vite je pourrais rentrer à Bon Temps, reprendre le boulot et me débarrasser des vampires de La Nouvelle-Orléans, par la même occasion. Au fond de moi, j’étais bien contente que Bill soit venu. Quoiqu’il ait l’art de me mettre les nerfs en pelote, il était proche de moi. Après tout, il était tout de même le premier vampire que j’aie rencontré. Quand j’y repensais... Ç’avait presque été miraculeux, la façon dont ça s’était passé.

Il était entré dans le bar, et j’avais tout de suite été fascinée. Imaginez un peu : je ne pouvais pas lire dans ses pensées ! Et puis, un peu plus tard dans la soirée, je l’avais sauvé alors qu’il avait été ligoté par des Saigneurs, ces humains qui s’attaquent aux vampires pour les saigner et vendre ensuite leur sang – la nouvelle drogue en vogue depuis quelques années. Je n’ai pas pu m’empêcher de soupirer en songeant au bonheur que j’avais connu à ses côtés... bonheur qui s’était interrompu lorsqu’il avait été rappelé par sa marraine, celle qui l’avait vampirisé : Loréna, laquelle était désormais définitivement morte, elle aussi (et je suis bien placée pour le savoir).

Je me suis secouée. Ce n’était pas le moment de ressasser le passé. L’heure était à l’action et à la décision. J’ai donc décidé de commencer ma sélection au rayon vestimentaire.

Au bout d’un quart d’heure, j’avais déjà compris que, question fringues, le choix serait vite fait. J’allais pratiquement tout balancer. Non seulement mes goûts en la matière différaient radicalement de ceux de ma défunte cousine, mais elle était plus étroite de hanches que moi, avait moins de poitrine et était aussi brune que j’étais blonde. Hadley aimait les trucs sombres, le style théâtral. J’étais beaucoup plus discrète, à ce niveau-là. Finalement, j’ai juste mis une poignée de débardeurs, un ou deux shorts et pantalons de pyjama dans la pile « à garder ».

J’ai trouvé un rouleau de sacs-poubelle et je m’en suis servie pour emballer les autres vêtements. Dès que j’avais rempli un sac, j’allais le déposer sur le balcon pour dégager l’appartement.

Je m’étais mise au boulot vers midi et, une fois que j’ai eu décrypté le fonctionnement du lecteur de CD de Hadley, je n’ai pas vu les heures passer. La majorité de la musique qu’elle écoutait ne figurait pas vraiment dans mon top 50 personnel, mais c’est toujours intéressant de découvrir des trucs différents. Elle avait des tonnes de CD : No Doubt, Nine Inch Nails, Eminem, Usher...

J’attaquais les tiroirs de la commode quand le jour a commencé à baisser. Je me suis alors accordé une petite pause sur le balcon, juste le temps de regarder la ville se parer pour la nuit. La Nouvelle-Orléans était désormais noctambule. Oh ! Elle avait toujours été une ville très bruyante et très animée la nuit, mais elle était devenue une telle plaque tournante pour les immortels que ça l’avait complètement transformée. Les airs de jazz que l’on entendait dans Bourbon Street n’étaient plus joués, ces temps-ci, que par des mains qui n’avaient pas vu le soleil depuis des décennies. Quelques guirlandes de notes flottaient dans l’air, échos de festivités lointaines qui me parvenaient assourdis. Je me suis assise sur une chaise pour écouter un moment. J’espérais que j’aurais l’occasion de visiter un peu la ville. La Nouvelle-Orléans est unique : elle ne ressemble à aucun autre endroit aux États-Unis. Et cela ne tient pas à l’afflux des vampires, c’était déjà comme ça avant. J’ai poussé un soupir et brusquement réalisé que j’avais faim. Évidemment, Hadley n’avait rien à manger chez elle, et je n’avais pas du tout l’intention de me mettre à boire du sang. Après ce qui s’était passé entre nous, je me voyais mal demander à Amélia de me dépanner, encore moins de m’inviter à dîner. Peut-être que si on venait me chercher pour aller chez la reine, on pourrait m’emmener au passage faire des courses.

Comme je me retournais pour rentrer dans l’appartement, mon regard s’est posé sur les serviettes à moitié moisies que j’avais sorties dans la nuit. Elles empestaient. Bizarre. J’aurais plutôt pensé que l’odeur se dissiperait, à l’air libre. Mais c’était tout le contraire : quand j’ai pris le panier pour le rentrer, j’ai cru que j’allais m’étrangler de dégoût tant la puanteur me suffoquait. Il fallait absolument les laver. J’avais repéré dans le coin de la cuisine un lave-linge et un sèche-linge superposés : la propreté érigée en totem !

J’ai voulu secouer les serviettes, mais elles s’étaient collées entre elles en séchant. Ce n’était plus qu’une grosse boule compacte de chiffons racornis. Exaspérée, j’ai tiré sur un bout qui dépassait. Après avoir résisté un moment, les amas noirâtres qui aggloméraient les plis du tissu ont fini par céder.

— Oh, non !

Les taches sombres n’étaient autre que... du sang.

— Oh, Hadley ! ai-je lâché dans un souffle. Mais qu’est-ce que tu as fait ?

L’odeur était aussi terrible que le choc. Je me suis laissée tomber sur une chaise devant la petite table de la cuisine. Des paillettes de sang séché s’étaient éparpillées par terre. J’en avais même sur les bras. Je fixais les serviettes, le regard vide. Je ne pouvais pas lire dans les pensées d’une serviette, bon sang ! Non, mes dons ne me seraient d’aucune utilité, en l’occurrence. J’avais plutôt besoin... d’une sorcière. Comme celle que j’avais traumatisée et renvoyée chez elle, le moral dans les chaussettes ? Tout juste.

Mais, d’abord, il fallait que je passe l’appartement au peigne fin pour voir s’il ne me réservait pas d’autres surprises.

Oh que si ! Et pas des moindres.

Le cadavre était... dans le placard, comme il se doit.

Curieusement, aucune odeur suspecte ne trahissait sa présence. Pourtant, le corps – celui d’un jeune homme – devait être là depuis que ma cousine était morte. Ça faisait quand même un bail ! C’était peut-être un démon ? Il ne ressemblait toutefois ni à Diantha, ni à Magnolia, pas plus qu’à maître Cataliades, d’ailleurs. Il fallait cependant que je résolve cette nouvelle énigme. Et je soupçonnais que la clé se trouvait... à l’étage en dessous.

J’ai à peine eu le temps de frapper que, déjà, Amélia ouvrait la porte. Un simple coup d’œil par-dessus son épaule m’a suffi. Son appartement, quoiqu’il fût la copie conforme de celui de Hadley dans sa disposition, était radicalement différent, plein de couleurs et de bonne énergie. Amélia aimait le jaune, le corail, le beige et le vert. Ses meubles étaient modernes, et ses fauteuils bien rembourrés. Quant aux boiseries, elles luisaient tellement, à force de cirage et de lustrage, qu’on se voyait pratiquement dedans. Comme j’aurais pu m’en douter, l’appartement d’Amélia était d’une propreté immaculée.

— Oui ?

Il y avait une certaine réserve dans sa voix.

— J’ai un problème, et j’ai bien peur que vous aussi, lui ai-je annoncé d’emblée.

— Pourquoi vous dites ça ?

Elle avait le visage fermé, le regard fixe. Comme si, en se gardant de manifester la moindre émotion, elle allait m’empêcher de savoir ce qu’elle pensait !

— Vous avez bien jeté un sort de stase magique sur l’appartement du premier pour que tout reste tel que c’était, avant de le protéger contre les intrus ?

— Oui, a-t-elle répondu, sur la défensive. Comme je vous l’ai dit.

— Donc, personne n’est entré dans cet appartement depuis la nuit où Hadley est morte ?

— Un bon sorcier aurait pu briser mon sort, j’imagine. Mais, pour autant que je le sache, personne n’a mis les pieds là-haut.

— Vous ignorez donc que vous avez enfermé un cadavre à l’intérieur ?

Je ne sais pas vraiment à quelle réaction je m’attendais, mais Amélia a pris ça avec un calme assez déconcertant. Elle s’est contentée d’un « Je vois » laconique, énoncé d’une voix étonnamment ferme. Elle a peut-être eu un peu de mal à déglutir quand même.

— Je vois, a-t-elle répété. Et c’est qui ?

Elle a cligné deux ou trois fois des yeux – comme quoi elle ne devait pas être si zen que ça.

— Je n’en ai pas la moindre idée. Il faudrait que vous veniez voir.

Pendant qu’on montait à l’étage, je lui ai fait un rapide résumé de la situation.

— On l’a tué sur place et on a tout nettoyé avec des serviettes de toilette. Je les ai trouvées dans le panier à linge sale.

Je lui ai aussi parlé de l’état des serviettes.

— Holly Cleary m’a raconté comment vous aviez sauvé son fils, a-t-elle alors lâché, à brûle-pourpoint.

J’ai failli rater une marche.

— La police aurait fini par le trouver, ai-je protesté. Je n’ai fait qu’accélérer un peu les choses.

— Le docteur a dit à Holly que si son petit garçon n’était pas arrivé à temps à l’hôpital, on n’aurait peut-être pas pu stopper l’hémorragie cérébrale.

— Ah, bon ! Euh... tant mieux, alors, ai-je bredouillé. Comment va Cody ?

— Bien. Il va s’en sortir.

— Super. En attendant, on a quand même un gros problème à régler, là, lui ai-je rappelé.

— OK. Allons voir ça.

Elle se donnait beaucoup de mal pour conserver un ton égal, pour faire comme si de rien n’était.

Elle me plaisait bien, cette sorcière, finalement.

Je l’ai entraînée vers le placard. Comme j’avais laissé la porte ouverte, elle a pu voir le cadavre directement. Elle s’est retournée au bout de quelques secondes, sans avoir émis le moindre son. Mais son beau bronzage avait pris une légère teinte verdâtre, et elle a dû s’appuyer au mur du couloir.

— C’est un lycanthrope, m’a-t-elle annoncé au bout d’un petit moment.

Le sort qu’elle avait jeté sur l’appartement avait tout conservé en l’état, comme un emballage sous vide : fraîcheur garantie. Mais quand j’étais rentrée dans l’appartement, le sort avait été brisé. Maintenant, les serviettes empestaient la mort. Le corps ne sentait encore rien, ce qui me surprenait quand même un peu, mais il n’allait sans doute pas tarder à dégager une odeur pestilentielle, lui aussi. Et il allait sûrement se décomposer rapidement, maintenant que la magie d’Amélia n’agissait plus. Amélia, qui avait, d’ailleurs, un peu de mal à se retenir de me faire remarquer à quel point son sort avait été efficace.

— Vous le connaissez ?

— Oui. La communauté des Cess n’est pas si importante que ça, même à La Nouvelle-Orléans. C’est Jake Purifoy. Il s’occupait de la sécurité au mariage de la reine.

J’avais besoin de m’asseoir. Je me suis laissée glisser par terre, le dos calé contre le mur. Amélia s’est assise contre le mur d’en face. Je ne savais même pas par où commencer.

— Vous voulez dire, quand elle a épousé le roi de l’Arkansas ?

Je me souvenais de ce que Félicia m’avait raconté.

— D’après Hadley, la reine est bisexuelle, m’a répondu Amélia. Alors, oui, elle a épousé un homme. Et maintenant, ils ont conclu une alliance.

— Mais ils ne peuvent pas avoir d’enfants...

Je sais, c’était l’évidence même, mais je ne comprenais rien à cette histoire d’alliance.

— Non, mais à moins qu’on ne leur plante un pieu dans le cœur, ils sont immortels. Dans ces conditions, les problèmes d’héritage ne se posent pas. Ça peut demander des mois, parfois même des années de négociations serrées pour parvenir à établir les modalités d’un tel mariage. Quant au contrat, ça prend souvent aussi longtemps, voire plus. Après, il faut encore que les futurs époux le signent tous les deux. C’est l’occasion d’une grande cérémonie. Ils font ça juste avant les noces. Ils n’ont pas vraiment besoin de passer leur vie ensemble, vous savez, mais ils doivent se rendre visite une ou deux fois par an. Des visites conjugales, en quelque sorte.

Tout cela était certes fascinant, mais là n’était pas vraiment la question.

— Donc, le type dans le placard faisait partie du service d’ordre ?

Travaillait-il pour Quinn ? Quinn, qui avait mentionné l’organisation d’un mariage par Spécial Events à La Nouvelle-Orléans et qui m’avait confié qu’un de ses employés avait disparu dans cette même ville...

— Oui. C’est lui qui est venu chercher Hadley pour l’emmener à la réception qui a eu lieu la veille des noces. Il s’était mis sur son trente et un, ce soir-là.

— Et c’était la veille du mariage ?

— Oui, la veille du décès de Hadley.

— Vous les avez vus partir ?

— Non, j’ai juste... Enfin, j’ai entendu une voiture se garer et je suis allée jeter un coup d’œil par la fenêtre du salon. J’ai vu Jake arriver. Je le connaissais déjà : une de mes amies était sortie avec lui. Ensuite, je suis retournée faire ce que je faisais – regarder la télé, j’imagine. Et j’ai entendu la voiture redémarrer.

— Donc, il se peut qu’il ne soit jamais reparti.

Elle m’a dévisagée, les yeux écarquillés.

— C’est possible, a-t-elle finalement admis.

— Hadley était toute seule, quand il est venu la chercher, non ?

— Je l’avais laissée seule, en tout cas.

J’ai poussé un gros soupir.

— Quand je pense que je venais juste vider l’appartement de ma cousine !

C’était surtout à mes pieds que je parlais, à vrai dire.

— Et maintenant, me voilà avec un cadavre sur les bras ! La dernière fois que j’ai eu à me débarrasser d’un corps, ai-je poursuivi à l’intention de la sorcière, cette fois, j’avais un solide gaillard pour m’aider. On l’a enveloppé dans un rideau de douche.

— Ah, oui ? a faiblement couiné Amélia.

Elle n’avait pas l’air ravie que je la mette dans la confidence.

— Oui. On ne l’avait pas tué, mais on s’est dit qu’on nous collerait son meurtre sur le dos. Il fallait bien qu’on s’en débarrasse.

J’ai recommencé à admirer mes orteils aux ongles peints, puis je me suis forcée à relever les yeux et à reprendre ma morne contemplation du cadavre.

Il était allongé dans le placard, sous la dernière étagère, et il était recouvert d’un drap. Jake Purifoy avait sans doute été un bel homme, avec ses cheveux brun foncé et son corps musclé. Il était très velu aussi, et visiblement nu sous son drap. Question subsidiaire : où étaient passées ses fringues ? Amélia avait dit l’avoir vu habillé sur son trente et un.

— On pourrait appeler la reine, a suggéré Amélia. Après tout, le cadavre n’a pas bougé d’ici. Donc, soit Hadley a tué Jake, soit elle a caché le corps. Il ne peut pas être mort la nuit où elle a accompagné Waldo au cimetière.

— Et pourquoi pas ?

J’ai eu soudain comme un mauvais pressentiment. Je me suis levée d’un bond.

— Vous avez un portable ?

Amélia a hoché la tête.

— Appelez la reine, le palais, qui vous voulez ! Dites-leur d’envoyer quelqu’un tout de suite. Tout de suite, vu ?

— Quoi ?

La plus grande incompréhension se lisait dans ses prunelles, alors même qu’elle composait déjà le numéro.

Un coup d’œil dans le placard a suffi à confirmer mes craintes : les doigts du cadavre commençaient à remuer.

— Il se réveille, ai-je posément constaté.

Cette fois, elle a compris.

— Ici Amélia Broadway, sur Chloe Street. Envoyez un vampire confirmé ici tout de suite ! a-t-elle hurlé dans le téléphone. Nouveau vampire en phase de réveil ! Viiiiite !

Elle était debout, à présent, et on courait toutes les deux vers la porte.

On ne l’a jamais atteinte.

Jake Purifoy nous poursuivait. Et il avait faim.

Comme Amélia était derrière moi (j’avais démarré la première), c’est sur elle qu’il s’est jeté. Il lui a agrippé la cheville. J’ai entendu un cri strident, accompagné d’un bruit de chute. Amélia venait de s’étaler de tout son long sur le parquet. Je me suis aussitôt retournée pour l’aider. Je n’ai pas réfléchi, sinon j’aurais continué à me ruer vers la sortie. Les doigts du nouveau vampire s’étaient refermés sur la jambe d’Amélia, et il la tirait à lui sur les lames vitrifiées du parquet. Elle raclait le bois de ses ongles, tentant désespérément de se raccrocher à quelque chose, de ralentir son inéluctable progression vers le monstre assoiffé de sang qui attendait sa proie, la gueule grande ouverte, toutes canines dehors. Ô Seigneur ! J’ai attrapé Amélia par les poignets et j’ai tiré en sens inverse. Je n’avais pas connu Jake Purifoy de son vivant, j’ignorais donc quel genre de type il avait été. Mais son visage n’avait plus rien d’humain.

— Jake ! me suis-je cependant écriée. Jake Purifoy ! Réveillez-vous !

Ça n’a strictement rien donné, évidemment. Jake n’était pas un dormeur prisonnier de quelque délire engendré par ses rêves, mais un véritable cauchemar ambulant. Un cauchemar qui, pour l’heure, émettait un grognement guttural effrayant. Jamais je n’avais entendu quelqu’un exprimer sa faim plus voracement. Et, tout à coup, il a planté ses crocs dans le mollet d’Amélia. Elle a hurlé.

Pendant qu’il était occupé à lui sucer le sang, j’ai balancé au vampire un coup de pied en pleine tête, en me maudissant de ne pas avoir enfilé de chaussures. J’y avais mis toute la force que j’avais, mais ça ne lui a fait ni chaud ni froid, et il a continué à saigner sa victime, laquelle ne cessait de s’égosiller de douleur et d’horreur. C’est alors que j’ai aperçu le chandelier, sur la petite table, derrière la causeuse que j’avais trouvée si inconfortable, le matin même. C’était un grand candélabre en verre bien lourd. Je l’ai empoigné à deux mains et j’ai assommé Jake Purifoy avec. Du moins, c’était l’idée. Du sang a commencé à s’écouler de sa plaie, très lentement (c’est la façon de saigner des vampires). Le chandelier s’était brisé sous la violence du choc, et je me suis retrouvée les mains vides, face à un mort vivant ivre de colère. Il a levé son visage blême et sanguinolent vers moi et m’a fusillée du regard. Sur son visage ne se peignait plus que la folie meurtrière d’un chien enragé.

Mais il avait lâché Amélia, c’était le principal. Amélia, qui tentait déjà de lui échapper. Vu la lenteur avec laquelle elle rampait, elle devait être blessée. Pourtant, elle s’accrochait. Elle avait les joues ruisselantes de larmes et elle soufflait comme un bœuf, brisant le silence de la nuit de son halètement rauque. J’entendais aussi une sirène qui se rapprochait. J’espérais qu’elle venait pour nous. Elle arriverait trop tard, de toute façon. Déjà, le vampire se jetait sur moi. J’ai juste eu le temps de me sentir partir à la renverse. Après, je n’ai plus eu le temps de rien du tout.

Il m’a d’abord mordu au bras. J’ai bien cru que ses crocs allaient me broyer l’os. La douleur était telle que j’ai failli tomber dans les pommes. Jake Purifoy m’écrasait de tout son poids. Ses mains maintenaient mon bras libre au sol, et ses jambes essayaient d’écarter les miennes. Une autre faim tenaillait le nouveau vampire. J’en sentais la manifestation tangible contre ma cuisse. Déjà, il commençait à se débattre avec ma braguette.

Oh, non ! C’était tellement nul. Dans quelques minutes, j’allais mourir, ici, à La Nouvelle-Orléans, dans l’appartement de ma cousine, loin de mon frère, de mes amis...

J’ai soudain aperçu Amélia qui rampait tant bien que mal vers nous. Sa jambe laissait une traînée rouge sur le plancher. Elle aurait plutôt dû se sauver, d’autant qu’elle ne pouvait rien faire pour moi : plus de chandelier, plus d’arme à sa portée. Mais Amélia avait d’autres tours dans son sac. Elle a tendu vers le vampire une main tremblante et l’a touché au bras en s’écriant :

— Utinam hic sanguis in ignem commutet !

Le vampire s’est redressé en hurlant et s’est mis à se griffer le visage, un visage soudain couvert de petites langues de feu d’un bleu surnaturel.

C’est alors que la police a débarqué. Dieu soit loué !

Et c’étaient des vampires, en plus.

Pendant un moment, les flics ont cru que c’étaient nous qui avions attaqué Jake Purifoy – avouez que ça ne manquait pas de sel. En dépit de nos protestations véhémentes et de tout le sang qu’on perdait, Amélia et moi avons été plaquées contre le mur. Sur ces entrefaites, le sort que la sorcière avait jeté au vampire s’est rompu, et Jake Purifoy a sauté sur le flic le plus proche, une Noire qui se tenait fièrement campée sur ses deux jambes, le dos bien droit, le menton arrogant. La nana a dégainé sa matraque et l’a balancée sur son agresseur, sans se préoccuper le moins du monde de ses crocs. Son collègue, un nabot à la peau couleur caramel, a attrapé à tâtons une bouteille de PurSang qu’il portait à la ceinture comme un flingue. Il l’a décapsulée d’un coup de dents et en a enfourné le goulot dans la gueule avide de Jake Purifoy. Soudain, le silence a envahi l’appartement, un silence seulement troublé par les bruits de succion du vampire et le halètement de ses victimes ensanglantées. Autrement dit, nous.

— Il va se tenir tranquille, maintenant, nous a annoncé la femme flic. Je pense qu’on l’a calmé.

D’un hochement de tête, le nabot nous a signifié qu’il nous lâchait la grappe, et Amélia et moi nous sommes écroulées sur le plancher.

— Désolé. Sur le coup, on a un peu confondu les bons et les méchants, nous a-t-il dit d’une voix chaude comme du beurre fondu. Pas trop de bobos, mes p’tites dames ?

Encore une chance que son ton ait été aussi rassurant parce que ses crocs, eux, ne l’étaient pas vraiment. Des trucs longs comme le pouce. Sans doute la vue du sang et l’excitation du combat y étaient-elles pour quelque chose, mais ça faisait quand même un peu désordre, chez un représentant de la loi.

— Je crois que si, lui ai-je répondu. Amélia, là, est en train de se vider de son sang, et j’ai bien peur de saigner pas mal, moi aussi. On va avoir besoin d’un médecin.

J’avais bien rencontré un vampire, dans le Mississippi, qui pouvait guérir les plus graves blessures, mais c’était un talent exceptionnel.

— Vous êtes humaines, toutes les deux ? s’est enquis le flic aux dents longues.

Pendant ce temps, sa collègue berçait le nouveau vampire dans une langue inconnue. J’ignorais si l’ex-loup-garou comprenait ce sabir, mais il savait reconnaître une bouée de sauvetage quand il en voyait une. Déjà, les traces de brûlure sur son visage disparaissaient.

— Oui.

En attendant les secours, Amélia et moi nous sommes soutenues mutuellement.

— On aurait dû s’en douter, a-t-elle soupiré d’un ton las. Quand on s’est rendu compte qu’il ne sentait rien, on aurait dû s’en douter.

— C’est exactement le raisonnement que je me suis fait. Mais comme c’était seulement trente secondes avant qu’il ne se réveille, ça ne risquait pas de nous aider !

Je n’avais pas une voix très énergique, moi non plus.

Après ça, tout s’est un peu embrouillé. Je me répétais en boucle : « Quitte à m’évanouir, autant le faire maintenant », parce que tout un tas de trucs super sympas se préparaient auxquels je n’avais aucune envie de participer. Mais rien à faire.

Les ambulanciers étaient de charmants jeunes gens qui semblaient penser qu’on avait fait la fête avec un vampire et que les choses avaient mal tourné. Peu de chances que l’un d’eux nous invite à boire un café, j’imagine. C’est ce que je me disais au moment même où celui qui s’occupait de moi a commencé à me faire la leçon.

— Faut pas rigoler avec les vampires, chérie.

Il portait un badge avec « Delagardie » écrit dessus. Et il parlait français, en plus !

— Ils sont terriblement attirants pour les femmes, à c’qu’il paraît. Mais vous me croiriez pas si j’vous disais le nombre de pauvres filles qu’ils ont amochées et qu’on a dû rafistoler. Celles qu’ont eu d’la veine, du moins, a ajouté Delagardie d’un ton macabre. Comment vous vous appelez, mademoiselle ?

— Sookie. Sookie Stackhouse.

— Enchanté d’vous connaître, mademoiselle Stackhouse. Votre amie et vous, vous avez l’air de gentilles filles. Vous devriez surveiller vos fréquentations. Cette ville regorge de morts vivants, à présent. J’vais vous dire : on était bien mieux ici quand tout l’monde respirait. Bon, maint’nant, on va vous emmener à l’hôpital et vous recoudre. Je vous aurais bien serré la main, si la vôtre était pas pleine de sang.

Il m’a alors adressé un sourire éclatant absolument craquant.

— C’t’un bon conseil que j’vous donne là, ma jolie. Et c’est gratuit.

Je lui ai rendu son sourire. Ce serait le dernier avant longtemps. La douleur commençait à se manifester et, bientôt, je n’ai plus eu qu’une seule préoccupation : la supporter.

Amélia, quant à elle, se battait comme une vraie guerrière. Elle serrait les dents. Pourtant, aucune plainte ne lui a échappé de tout le trajet. Les urgences semblaient bondées, mais, comme on saignait beaucoup, qu’on était escortées par des flics et grâce à un petit coup de pouce du sympathique Delagardie et de son collègue, on s’est vite retrouvées dans des box individuels. On n’était pas côte à côte, mais, au moins, on était en bonne place pour voir un médecin, Dieu merci ! Je me doutais bien que c’était une chance pour les urgences d’une si grande ville.

J’essayais de ne pas jurer, en dépit du calvaire que cette maudite blessure au bras me faisait endurer. Quand elle ne m’élançait pas trop, je me demandais ce qu’était devenu Jake Purifoy. Les suceurs de sang de la police l’avaient-ils jeté en prison, dans une de ces cellules spéciales pour vampires ? Ou avait-il été relaxé, en sa qualité de novice privé de parrain pour le guider ? Il y avait bien une loi qui était passée là-dessus, mais je ne parvenais pas à m’en rappeler les termes exacts. À vrai dire, j’avais un peu de mal à l’excuser. Je savais que ce type était victime de la métamorphose qu’il avait subie et que celui qui l’avait vampirisé aurait dû se trouver à ses côtés pour l’aider quand il reviendrait à la vie, désorienté et affamé. La coupable était sans doute ma cousine Hadley, d’ailleurs. Mais elle pouvait difficilement prévoir qu’elle allait se faire trucider. Seul le sort de stase magique jeté par Amélia avait empêché Jake de se réveiller plus de deux mois auparavant. C’était une étrange situation, un cas probablement sans précédent dans les annales des vampires. Et un loup-garou, en plus ! Un loup-garou vampire ! Je n’avais encore jamais entendu parler d’un truc pareil. Pourrait-il continuer à se changer en loup à la pleine lune, désormais ?

Au bout d’environ vingt minutes de ce genre de réflexions (laps de temps pendant lequel je n’ai été dérangée que par une infirmière venue remplir une fiche), quelle n’a pas été ma surprise de voir le rideau s’écarter sur... Éric.

— Puis-je entrer ?

Je lui ai trouvé la voix tendue. Puis j’ai remarqué ses yeux légèrement écarquillés, cet air circonspect... J’ai alors réalisé que, pour un vampire, l’odeur de sang, si présente dans la salle des urgences, devait être très alléchante, presque enivrante. Hypothèse confirmée par un léger éclat d’émail entre les lèvres de mon visiteur : déjà, ses canines s’allongeaient.

— Oui.

Ça m’étonnait qu’Éric soit à La Nouvelle-Orléans. Et je n’étais vraiment pas d’humeur à le voir. Il était toutefois inutile d’interdire à l’ancien Viking de pénétrer dans mon box : on était dans un endroit public, et il n’avait pas besoin de mon autorisation.

— Qu’est-ce que tu viens faire ici, Éric ?

— J’ai fait le trajet en voiture jusqu’à La Nouvelle-Orléans pour voir la reine et négocier tes services pendant le sommet. De plus, Sa Majesté et moi avons à convenir du nombre de mes gens qui seront autorisés à me suivre, à cette occasion.

Il a ponctué cette tirade d’un sourire. Plutôt perturbant, comme effet, avec les crocs, les yeux luisants et tout le reste.

— Nous sommes presque tombés d’accord. Je peux en faire venir trois, a-t-il déclaré. Mais je veux en obtenir quatre.

— Ça ne m’explique pas ce que tu fabriques ici, ai-je répliqué.

Je m’agitais sur mon petit lit sans parvenir à trouver une position confortable. J’avais les nerfs à vif – contrecoup de ma rencontre avec Jake Purifoy, nouvel enfant de la nuit, j’imagine. Quand je verrais enfin un toubib, j’espérais qu’il me donnerait un excellent antalgique.

— J’aimerais que tu me fiches la paix, Éric. Tu n’as aucun droit sur moi. Et aucun devoir envers moi.

Il a eu le culot de sembler surpris.

— Oh ! Mais si ! Nous sommes unis, toi et moi. Je t’ai donné mon sang quand tu avais besoin de reprendre des forces pour délivrer Bill, à Jackson. Et nous avons fait l’amour. Souvent, d’après ce que tu m’as affirmé.

— Tu m’as forcée à te l’avouer !

Éric avait accepté de sauver une de mes amies, à condition que je crache le morceau. Vous appelez ça du chantage ? Eh bien, on est d’accord.

Mais bon, ce qui est fait est fait. J’ai soupiré.

— Comment as-tu su que j’étais ici ?

— La reine suit de très près tout ce qui concerne ses sujets, naturellement, surtout dans sa propre cité. J’ai pensé que je pourrais te soutenir moralement... Et, bien sûr, si tu as besoin de moi pour nettoyer ta plaie, m’a-t-il proposé, en jetant à mon bras un regard brûlant de convoitise, je serai heureux de te rendre ce service...

J’ai failli sourire, bien malgré moi. Éric ne renonçait jamais.

— Éric...

J’aurais reconnu cette voix entre mille. Bill venait de franchir le rideau et avait rejoint son supérieur à mon chevet.

— Pourquoi ne suis-je pas étonné de te voir ici ? a rétorqué le shérif de la cinquième zone, d’un ton propre à exprimer son mécontentement.

Bill ne pouvait pas ignorer la colère d’Éric, encore moins passer outre. Dans la hiérarchie des vampires, Éric dominait Bill. Bill devait avoir cent trente-cinq ans ; Éric, peut-être plus de mille (je lui avais demandé son âge exact un jour, mais il semblait honnêtement l’ignorer). Éric était un leader-né : il avait l’âme, le tempérament d’un chef. Bill, lui, préférait jouer les électrons libres. La seule chose qu’ils avaient en commun, c’était d’avoir fait l’amour avec moi. Et, sur le moment, d’être aussi casse-pieds l’un que l’autre.

— Quand j’étais chez la reine, j’ai entendu sur la fréquence de la police locale que des agents vampires avaient été dépêchés pour calmer un novice et j’ai reconnu l’adresse, expliquait Bill en guise de justification. Naturellement, j’ai cherché où on avait emmené Sookie et je suis venu aussi vite que possible.

J’ai préféré fermer les yeux.

— Éric, tu la fatigues, en a conclu Bill, d’une voix encore plus glaciale que d’habitude. Tu devrais la laisser tranquille.

Il y a eu un long silence. L’atmosphère était brusquement devenue lourde, presque irrespirable. J’ai soulevé une paupière, puis deux. Mon regard est passé alternativement d’un visage à l’autre. Pour une fois, je regrettais de ne pas pouvoir lire dans les pensées des vampires.

— Je crois que je comprends pourquoi tu tiens à couper Sookie de tout contact avec le monde extérieur, pendant qu’elle est à La Nouvelle-Orléans, a alors déclaré Éric d’une voix d’outre-tombe.

Son accent s’entendait davantage, comme toujours quand il était furieux.

Bill a détourné la tête.

Malgré la douleur lancinante qui me poignardait le bras, malgré l’exaspération croissante que m’inspiraient mes visiteurs, quelque chose au fond de moi s’est réveillé et a tendu l’oreille. Il y avait trop de sous-entendus dans le ton d’Éric... Et le fait que Bill ne réponde pas me paraissait plutôt curieux, voire alarmant.

— Qu’est-ce qu’il y a ? ai-je demandé en leur jetant des coups d’œil de plus en plus anxieux.

J’ai essayé de me redresser sur les coudes, mais je me suis résignée à me satisfaire d’un seul bras quand l’autre, celui qui avait été mordu, s’est rebiffé en m’envoyant un violent élancement. J’ai appuyé sur le bouton pour relever le haut de mon lit.

— À quoi ça rime, ces allusions ? Éric ? Bill ?

— Éric ne devrait pas t’ennuyer, alors que tu as déjà tant de soucis à gérer en ce moment, a finalement lâché Bill.

Peu réputé pour son expressivité, le visage de Bill se montrait, en cet instant, encore plus hermétique qu’à l’accoutumée.

Éric a croisé les bras et baissé la tête.

— Bill ? ai-je insisté.

— Demande-lui pourquoi il est revenu à Bon Temps, Sookie, m’a alors suggéré Éric avec un calme de mauvais augure.

— Eh bien, comme le vieux M. Compton était mort, il voulait rentrer en possession de ses...

Je n’aurais même pas pu décrire la tête que faisait Bill. Mon cœur s’est mis à battre la chamade, et l’angoisse m’a noué l’estomac.

— Bill ?

Éric s’est détourné, mais j’ai eu le temps de voir une ombre de pitié passer sur son visage. Rien n’aurait pu m’effrayer davantage. Je n’étais peut-être pas capable de lire dans les pensées des vampires, mais, en l’occurrence, je n’en avais pas besoin : le corps d’Éric parlait pour lui. Il se détournait parce qu’il ne voulait pas voir la lame du couteau s’enfoncer.

— Sookie, je sais que tu ne comprendras pas, c’est pourquoi je te l’ai caché... Tu l’aurais découvert en allant voir la reine, de toute façon, mais Éric en a décidé autrement.

Bill a poignardé l’intéressé d’un tel regard dans le dos que, si Éric avait eu un cœur, je suis sûre que Bill l’aurait transpercé.

— Quand ta cousine Hadley est devenue la favorite de la reine... a commencé Bill.

Et, subitement, j’ai tout compris. J’ai su ce qu’il allait me dire. Je me suis brusquement redressée sur mon lit d’hôpital avec un hoquet de terreur, la main crispée sur ma poitrine comme pour empêcher mon cœur de se briser. Mais Bill a continué, impitoyablement, alors même que je secouais la tête pour l’arrêter :

— Apparemment, Hadley avait beaucoup parlé de toi et de tes dons pour impressionner la reine et retenir son attention. La reine savait que j’étais originaire de Bon Temps. Certaines nuits, je me suis même demandé si elle n’avait pas envoyé quelqu’un tuer le dernier des Compton pour accélérer encore les choses. Mais peut-être est-il vraiment mort de sa belle mort...

Bill parlait en regardant le sol : il n’a pas vu ma main, quand je l’ai levée pour lui faire signe de se taire.

— Elle m’a ordonné de retourner dans ma propriété familiale, de lier connaissance avec toi, de te séduire au besoin...

Je ne pouvais plus respirer. J’avais beau presser la main de toutes mes forces sur ma poitrine, je ne pouvais pas empêcher mon cœur de se déchirer, la lame du couteau de s’enfoncer plus profondément dans ma chair.

— Elle voulait exploiter tes dons à son profit...

Il ouvrait déjà la bouche pour poursuivre. J’avais les yeux si embués de larmes que je n’ai pas pu voir son expression, à ce moment-là. Peu m’importait, de toute façon. Mais hors de question de pleurer tant qu’il serait là. Je m’en serais voulu.

— Va-t’en ! lui ai-je ordonné, au prix d’un effort surhumain.

Il a bien tenté de me regarder droit dans les yeux, mais, déjà, les miens débordaient.

— Laisse-moi finir, je t’en prie, m’a-t-il suppliée.

— Je ne veux plus jamais te revoir, jamais de ma vie, ai-je murmuré. Jamais !

Il n’a pas répondu. J’ai bien vu ses lèvres remuer, comme si elles tentaient de former un mot, le début d’une phrase, mais j’ai secoué la tête.

— Va-t’en, ai-je répété, d’une voix si étouffée par la haine et la douleur que je ne l’ai pas reconnue.

Alors, Bill a tourné les talons, franchi le rideau et quitté les urgences. Éric ne s’est pas retourné pour me regarder, Dieu merci ! Il a juste tendu la main en arrière pour me tapoter la jambe, avant de partir à son tour.

J’aurais voulu hurler, tuer quelqu’un de mes propres mains.

Seule, il fallait que je sois seule. Je ne pouvais laisser personne me voir souffrir à ce point. À mon chagrin se mêlait une rage comme je n’en avais jamais connu. J’étais ivre de colère et de douleur. Une douleur à côté de laquelle celle que les crocs de Jake Purifoy m’avaient infligée n’était rien.

Je ne pouvais pas rester comme ça. Avec quelques difficultés, je suis parvenue à me glisser hors de mon lit. J’étais toujours pieds nus, bien sûr, et bizarrement, une partie de moi a constaté avec un curieux détachement qu’ils étaient extraordinairement sales. J’ai titubé à travers la zone de triage, aperçu la salle d’attente et me suis dirigée vers les portes qui y donnaient accès. J’avais du mal à marcher.

Une infirmière s’est précipitée vers moi d’un air affairé, un bloc-notes à la main.

— Mademoiselle Stackhouse, un médecin va s’occuper de vous dans une minute. Je sais que vous avez dû patienter et j’en suis désolée, mais...

Je lui ai décoché un tel regard qu’elle a tressailli et reculé d’un pas. J’ai poursuivi mon chemin d’une démarche incertaine, mais avec une inébranlable détermination. Je voulais sortir. Ce que je ferais après, je n’en savais rien. J’ai franchi les portes, puis je me suis traînée à travers la salle bondée. Je me fondais parfaitement dans cette masse de patients qui attendaient de voir un médecin. Je devais me tenir au mur pour avancer, mais j’ai continué à marcher, en direction de la sortie, cette fois. Dehors, je voulais être dehors.

J’y suis arrivée.

Quel calme, tout à coup ! Et cette douceur ! Il y avait du vent, aussi, un souffle de vent. Pieds nus, sans un dollar en poche, je suis restée plantée un instant devant les portes coulissantes. Je n’avais pas la moindre idée de l’endroit où je me trouvais par rapport à l’appartement de Hadley, et je ne savais même pas si c’était là que je voulais aller. Mais je n’étais plus à l’hôpital, c’était déjà ça.

Un SDF s’est approché de moi.

— T’aurais pas une p’tite pièce, frangine ? m’a-t-il demandé.

— Est-ce que j’ai l’air d’avoir quoi que ce soit ? lui ai-je rétorqué.

Il a semblé aussi déstabilisé que l’infirmière.

— Désolé, a-t-il soufflé en reculant précipitamment.

J’ai fait un pas vers lui et j’ai hurlé :

— Je n’ai rien !

Puis j’ai ajouté d’un ton parfaitement serein :

— Je n’ai jamais rien eu, de toute façon.

Il s’est mis à bredouiller, tout tremblant, mais je suis passée à côté de lui sans le regarder. L’ambulance avait tourné à droite, en venant, alors j’ai pris à gauche. Je ne me souvenais pas de la durée du trajet : j’avais bavardé avec Delagardie. Enfin, mon autre moi, du moins. Mon moi d’avant. J’ai marché, marché. J’ai marché sous des palmiers, au rythme de la musique, frôlant au passage les volets à la peinture écaillée de maisons construites à flanc de trottoir.

Dans une rue, une bande de jeunes est sortie d’un bar juste au moment où je passais. L’un d’entre eux m’a agrippée par le bras. Je lui ai sauté dessus en hurlant et, au prix d’un énorme effort, je l’ai projeté contre le mur. Il est resté là, à moitié sonné, à se frotter la tête. Ses copains l’ont entraîné à l’écart.

— Laisse tomber, c’est une dingue, lui a murmuré l’un d’entre eux.

Et ils sont partis dans la direction opposée.

Au bout d’un certain temps, quand j’ai été suffisamment remise du choc, j’ai commencé à me poser des questions : pourquoi est-ce que je faisais un truc pareil ? La réponse n’était pas très claire dans mon esprit. Lorsque je suis tombée sur un trottoir défoncé et me suis écorché le genou assez profondément pour le faire saigner, je suis un petit peu revenue à moi : l’effet de la douleur. Une de plus.

— Est-ce que tu ne ferais pas ça pour culpabiliser Bill, ma fille ? me suis-je demandé à haute voix. Ô mon Dieu ! Cette pauvre Sookie qui a quitté l’hôpital toute seule, folle de chagrin, et qui erre comme une âme en peine, en pleine nuit, à travers les rues sombres de La Nouvelle-Orléans ! Et tout ça à cause de Bill !

Si Bill et moi avions encore été un couple, quand j’avais appris ce que je venais d’apprendre, je l’aurais tué. Aussi sûr que deux et deux font quatre. Et la raison pour laquelle j’avais été obligée de sortir de l’hôpital était tout aussi évidente : je n’aurais pas pu supporter qui que ce soit, à ce moment-là. J’avais été frappée dans le dos avec l’arme la plus destructrice qui soit : le premier homme qui m’avait dit qu’il m’aimait n’avait, en fait, jamais eu de sentiments pour moi.

Son amour n’avait été que de commande.

La cour qu’il m’avait faite avait été orchestrée de main de maître. Il m’avait manipulée. J’avais dû lui paraître une proie si facile, si crédule, prête à tomber dans les bras du premier homme qui consacrerait un peu de temps et d’énergie à faire sa conquête !

Jusqu’à ce qu’elle s’effondre en un instant, je n’avais pas réalisé à quel point toute mon existence, au cours de cette dernière année, avait reposé sur l’amour et l’estime de Bill, comme un fragile édifice construit sur des fondations qu’une crue subite venait d’emporter.

Brusquement, un souvenir m’est revenu à l’esprit.

— Je lui ai sauvé la vie ! Je suis allée à Jackson et j’ai risqué ma peau pour lui, parce qu’il m’aimait !

Mais une partie de moi savait que ce n’était pas tout à fait vrai. J’avais fait ça parce que moi, je l’aimais. Et en repensant à Jackson et à Loréna...

— J’ai tué pour lui ! ai-je soufflé dans les épaisses ténèbres de la nuit. Ô mon Dieu ! J’ai tué quelqu’un pour lui !

J’ai reçu cette révélation comme un coup de poing à l’estomac.

J’étais sale, couverte d’égratignures, de bleus et de sang, quand j’ai levé la tête et lu sur une pancarte, au coin d’une rue, «Chloe Street ». L’adresse de Hadley, ai-je réalisé, au bout d’un moment – mon cerveau tournait au ralenti. Je me suis remise en route.

L’immeuble était plongé dans l’obscurité. Peut-être Amélia était-elle encore à l’hôpital. Je n’avais aucune idée de l’heure qu’il était, ni du temps que j’avais mis pour parvenir jusqu’ici.

L’appartement de Hadley était fermé. Je suis redescendue prendre un des pots de fleurs qu’Amélia avait disposés de part et d’autre de sa porte. Je suis remontée avec et j’ai cassé le carreau de la porte, puis j’ai glissé la main à l’intérieur, j’ai ôté le verrou et je suis entrée. Aucune alarme ne s’est déclenchée – les flics ne l’avaient pas rebranchée en partant, puisqu’ils n’avaient pas le code.

J’ai traversé l’appartement, dans lequel régnait toujours une pagaille indescriptible, séquelles du combat avec Jake Purifoy. «J’aurai du ménage à faire demain matin », me suis-je dit. Enfin, un jour... quand la vie aurait repris son cours. Je suis allée dans la salle de bains et je me suis déshabillée. J’ai gardé mes vêtements à la main une minute pour les examiner, voir l’état dans lequel ils étaient. Puis j’ai traversé le couloir, ouvert la porte-fenêtre la plus proche et j’ai balancé le tout par-dessus la rambarde du balcon. J’aurais bien aimé pouvoir me débarrasser de tous mes problèmes aussi facilement. Pourtant, au même moment, ma vraie personnalité, assez réveillée désormais pour se rappeler à mon bon souvenir, est venue me tirailler, titillant mon sentiment de culpabilité à l’idée que quelqu’un d’autre serait obligé de ramasser mes déchets. Ce n’était pas le genre des Stackhouse, ça. Cependant, le tiraillement n’était pas assez fort pour me pousser à redescendre chercher les fringues pourries que j’avais jetées. Pas maintenant.

Après avoir coincé une chaise sous la clenche de la porte que j’avais fracturée et rebranché l’alarme à l’aide des numéros qu’Amélia m’avait donnés, j’ai pris une douche. L’eau a ravivé la douleur de mes nombreuses écorchures, coupures et autres blessures. La profonde morsure que j’avais au bras a recommencé à saigner. Et zut ! Ma chère cousine, vampire de son état, ne possédait pas de trousse de premiers secours, forcément. J’ai fini par trouver un paquet de coton dont elle se servait probablement pour se démaquiller et j’ai fouillé dans un des sacs de fringues à donner, jusqu’à ce que je dégote un foulard (un truc à imprimé léopard qui hésitait entre mauvais goût et ridicule). J’ai tant bien que mal réussi à me faire une sorte de compresse avec les disques de coton que j’ai maintenus contre la morsure avec le foulard.

L’avantage, c’était que, cette nuit-là, les immondes draps de ma cousine étaient bien le cadet de mes soucis. Je me suis péniblement glissée dans ma chemise de nuit et je me suis allongée, en priant pour que le sommeil m’apporte l’oubli.

 

16

 

 

Je ne me suis réveillée ni fraîche ni dispose et avec une terrible impression de catastrophe imminente, l’intuition que quelque chose allait me tomber dessus, quelque chose comme de très mauvais souvenirs, par exemple...

Intuition confirmée. Et j’en ai eu pour mon argent.

Mais les mauvais souvenirs allaient devoir passer au second plan. La journée avait à peine commencé que, déjà, une surprise m’attendait : Claudine était allongée sur le lit, à côté de moi, en appui sur un coude, et me couvait d’un regard débordant de compassion. Quant à Amélia, elle était assise au pied de ce même lit, dans un fauteuil capitonné, sa jambe bandée posée sur une ottomane. Elle lisait.

— Qu’est-ce que tu fais ici ? ai-je lancé à Claudine sans préambule.

Mais, ma parole, j’étais suivie ! Après Bill et Éric, la nuit précédente, voilà que Claudine tombait du ciel ! C’était à se demander si tout le monde s’était passé le mot. J’allais peut-être voir Sam franchir la porte d’une minute à l’autre. Et pourquoi pas Jason, au point où on en était ?

— Je te l’ai déjà dit : je suis ta bonne fée, m’a posément répondu l’intéressée.

Claudine était la beauté incarnée, version femme, tout comme son frère jumeau Claude l’était, version homme. Peut-être était-elle même plus belle que son frère, parce que son heureux caractère se reflétait dans ses prunelles (Claudine rayonnait de bonheur, habituellement). Brune au teint clair, comme lui, elle portait, ce jour-là, un corsaire d’un bleu ciel légèrement irisé et une tunique aérienne coordonnée noir et bleu.

— Tu pourras m’expliquer tout ça quand je reviendrai des toilettes, lui ai-je annoncé.

J’avais dû ingurgiter près d’un litre d’eau à même le robinet de l’évier quand j’étais rentrée, la nuit précédente – ma petite promenade m’avait donné soif. Claudine s’est levée, balançant les jambes souplement hors du lit, et je l’ai imitée avec beaucoup moins de grâce.

— Doucement ! m’a conseillé Amélia, au moment même où je me relevais.

Trop vite. J’ai attendu que le monde ait cessé de tanguer pour lui demander :

— Comment va votre jambe ?

Claudine me tenait par le bras, au cas où. Ça me faisait du bien de l’avoir à mes côtés, et j’étais étonnamment contente de voir Amélia, même une Amélia boiteuse.

— Elle me fait très mal. Mais, contrairement à vous, je suis restée à l’hôpital et ma blessure a été correctement soignée.

Elle a fermé son livre et l’a posé sur la petite table qui jouxtait son fauteuil. Elle avait sans doute l’air en meilleur état que moi, mais elle n’avait plus rien à voir avec la radieuse sorcière que j’avais rencontrée le matin précédent.

— On a reçu une bonne leçon, hein ? lui ai-je lancé, avant de sentir ma gorge se nouer en me rappelant l’autre bonne leçon que j’avais reçue.

Claudine m’a accompagnée aux toilettes et, après s’être assurée que je saurais m’en tirer toute seule, m’a laissée me débrouiller. Quand je suis ressortie, elle m’avait préparé des vêtements qu’elle avait trouvés dans mon sac de voyage, et il y avait une tasse fumante sur ma table de chevet. Je me suis adossée avec précaution contre la tête de lit et je me suis assise en tailleur, puis j’ai approché la tasse de mon visage pour humer la bonne odeur de café frais.

— Explique-nous cette histoire de bonne fée, ai-je alors demandé à Claudine.

Je n’avais pas envie de parler de trucs plus sérieux, pour le moment. Pas encore.

Claudine s’est docilement exécutée.

— Les fées sont les créatures surnaturelles de base. C’est de nous que sont issus les elfes, les lutins, les anges et les démons, mais aussi les naïades, les sylphes... Les esprits de la nature sont tous, sous une apparence ou une autre, d’essence féerique.

— Et vous, vous êtes quoi, alors ? a demandé Amélia.

— J’essaie de devenir un ange, nous a confié Claudine avec candeur, des étoiles plein les yeux. Après des années de... bons et loyaux services, disons, on m’a confié la garde d’un être humain : notre jolie Sookie, ici présente. Et avec elle, le moins qu’on puisse dire, c’est que je n’ai pas le temps de m’ennuyer !

Claudine rayonnait de fierté.

— Et tu n’es pas censée m’empêcher de souffrir aussi ?

Non que j’aie voulu doucher son enthousiasme, mais bon, on a bien le droit de s’informer. En tout cas, si jouer les antidouleurs faisait partie de ses attributions, c’était du travail bâclé.

— Non. Si seulement je pouvais ! s’est-elle écriée, une expression de profond regret sur son charmant visage à l’ovale parfait. En revanche, si tu es victime d’une catastrophe, je peux t’aider à t’en remettre. Et, parfois, je peux même te l’éviter.

— Tu veux dire que, sans toi, ce serait pire ? me suis-je exclamée.

Elle a hoché la tête avec conviction.

— Je te crois sur parole. Mais comment se fait-il que j’aie décroché une bonne fée ?

— Je ne peux pas le dire.

J’ai vu Amélia lever les yeux au ciel.

— Avec ça, on est bien avancées ! a-t-elle soupiré. Et vu les petits soucis qu’on a eus hier soir, peut-être que vous n’êtes pas ce qu’on fait de plus compétent en matière de bonne fée, hein ?

— Ça vous va bien de dire ça, Miss J’ai-ensorcelé-l’appartement-pour-que-tout-reste-intact ! ai-je brusquement rétorqué, indignée de façon complètement irrationnelle par cette attaque portée contre ma bonne fée.

Rouge de colère, Amélia a bondi – tant bien que mal – hors de son fauteuil.

— Oui, je l’ai ensorcelé et bien ensorcelé ! Et alors ? Ce vampire se serait réveillé quand même, de toute façon ! Je n’ai fait que retarder un peu le processus !

— Ça aurait aidé, si on avait su qu’il était là !

— Ça aurait aidé, si votre cousine ne l’avait pas zigouillé, pour commencer !

Ça virait à la prise de bec. On a toutes les deux pilé sec, avant de déraper.

— On est sûr que c’est ce qui s’est passé ? ai-je demandé, un peu calmée. Claudine ?

— Comment le saurais-je ? m’a répondu ma bonne fée, avec une pondération de moine tibétain. Je ne suis ni omnipotente ni omnisciente. Je me contente d’intervenir de temps en temps, quand je le peux. Tu te souviens, lorsque tu t’es endormie au volant et que je suis arrivée in extremis pour te sauver ?

Et elle avait bien failli me flanquer une crise cardiaque, par la même occasion, en apparaissant, comme ça, sans crier gare, dans ma voiture, sur le siège passager.

— Oh, oui ! Je m’en souviens !

Je m’étais efforcée de paraître humble et reconnaissante.

— C’est vraiment très difficile d’arriver aussi vite. Je ne peux le faire qu’en cas d’extrême urgence. Quand c’est une question de vie ou de mort, je veux dire.

Bon, d’accord. Claudine n’allait rien nous révéler : ni les règles du jeu, ni d’où elles sortaient. Elle n’allait même pas nous dévoiler la véritable nature de celui qui les avait créées. Il ne me resterait plus qu’à me débrouiller, comme d’habitude, en me fiant à mon radar perso.

— Passionnant, a commenté Amélia. Mais on a encore deux ou trois petits trucs à voir.

Peut-être qu’elle se montrait aussi chatouilleuse parce qu’elle était jalouse. Après tout, ce n’est pas donné à tout le monde d’avoir une bonne fée.

Je me suis inclinée.

— De quoi voulez-vous parler en premier ?

— D’abord, pourquoi avez-vous quitté l’hôpital sans prévenir, cette nuit ?

À voir son air renfrogné, il était clair qu’elle était d’un tempérament rancunier. Il ne manquait plus que ça !

— Vous auriez dû me le dire, a-t-elle grommelé. J’ai grimpé toutes ces maudites marches pour vous chercher, cette nuit. Oh ! Vous étiez bel et bien là, mais vous vous étiez barricadée. Alors, j’ai été obligée de redescendre ce fichu escalier pour aller récupérer mes clés, de passer par les portes-fenêtres, ce qui a déclenché l’alarme, et de me ruer, avec cette jambe que vous voyez là, sur le système d’alarme pour l’arrêter. Et pour quoi ? Pour découvrir cette péronnelle bien gentiment assise sur votre lit !

— Pourquoi n’avez-vous pas jeté un sort pour ouvrir les portes-fenêtres ? me suis-je étonnée.

Elle s’est aussitôt drapée dans sa dignité.

 

— J’étais trop fatiguée. J’avais besoin de recharger mes batteries magiques, si l’on peut dire.

— Si l’on peut dire, l’ai-je singée, assez sèchement. Eh bien, cette nuit, j’ai appris que...

Je me suis arrêtée net. J’étais tout bonnement incapable d’en parler.

— Vous avez appris quoi ? a demandé Amélia avec impatience.

— Que Bill, son premier amour, avait été envoyé à Bon Temps pour la séduire et pour abuser de sa confiance, a répondu Claudine. Cette nuit, il l’a reconnu devant elle et devant son seul autre amant, un vampire également.

Comme résumé, c’était parfait.

— Eh bien... euh... ça casse, a lâché Amélia d’une toute petite voix.

— Ouais, ça casse, ai-je acquiescé.

— Je le tuerais bien pour toi, m’a alors proposé Claudine. Mais je ne peux pas. Ça me ferait redescendre trop d’échelons.

— Ce n’est pas grave. Il n’en vaut pas la peine, de toute façon, ai-je soupiré. Bon. Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

J’avais lancé ça à la cantonade, juste pour changer de sujet, pour ne plus avoir à parler de mon cœur brisé et de mon ego en lambeaux.

— Maintenant, on résout l’énigme de Jake Purifoy, m’a répondu la sorcière.

— Ah, oui ? Et comment ? En appelant Les Experts ?

Claudine avait l’air un peu perdue. J’en ai déduit que les fées ne regardaient pas la télé.

— Non, a soupiré Amélia, déployant des trésors de patience insoupçonnés. On va faire une reconstitution ectoplasmique.

Je faisais la même tête que Claudine, à présent.

— D’accord. Laissez-moi vous expliquer, a proposé Amélia, radieuse (elle avait recouvré le sourire, tout à coup).

Amélia était aux anges : elle exultait à la perspective de faire étalage de ses extraordinaires pouvoirs magiques. Elle nous a donc décrit l’opération en question en long, en large et en travers. Laquelle opération exigeait beaucoup de temps et d’énergie, nous a-t-elle indiqué. C’était la raison pour laquelle on y avait si rarement recours. En l’occurrence, il faudrait réunir au moins quatre sorciers, a-t-elle estimé.

— Et je vais avoir besoin de vrais sorciers, a-t-elle renchéri. Du personnel qualifié, pas des Wiccans de bazar.

Elle a continué à dénigrer les Wiccans pendant encore un bon moment. Elle méprisait (à tort) ces « illuminés embrasseurs d’arbres » – c’était ce qui ressortait clairement de ses pensées, en tout cas. Je regrettais qu’elle n’ait de tels préjugés. Contrairement à ce qu’elle pensait, il existait des Wiccans tout à fait remarquables. Ceux que j’avais eu l’occasion de rencontrer avaient d’ailleurs fait preuve de talents assez impressionnants.

Claudine me regardait. Elle avait l’air dubitative.

— Je ne sais pas si nous devons assister à ce genre de chose...

— Tu peux y aller, Claudine, si tu veux.

Pour ma part, j’aurais été prête à faire n’importe quelle expérience nouvelle, pour peu que ça m’empêche de penser à ce gros trou béant que j’avais désormais à la place du cœur.

— Moi, je vais rester pour regarder, ai-je décrété. Il faut que je sache ce qui s’est passé. Il n’y a déjà que trop de mystères dans ma vie, en ce moment.

— Mais tu dois aller chez la reine, ce soir, m’a rappelé ma bonne fée. Déjà, tu ne t’es pas présentée hier. De plus, pour rendre visite à la reine, on doit s’habiller. Il faut que je t’emmène faire les magasins. Tu ne voudrais quand même pas porter une des tenues de ta cousine ?

— Encore faudrait-il que mon postérieur veuille bien rentrer dedans ! me suis-je lamentée.

— Tu vas me faire le plaisir d’arrêter ça tout de suite, Sookie Stackhouse ! m’a-t-elle répliqué vertement.

J’ai levé les yeux vers elle, sans plus rien lui cacher de ma douleur.

— Oui, oui, je sais, m’a-t-elle dit, en me tapotant maternellement la joue. Ça fait un mal de chien. Mais il faut que tu l’oublies. Un de perdu...

Oui, mais celui-là, c’était mon premier.

— Ma grand-mère lui a servi de la limonade, ai-je gémi.

Et, allez savoir pourquoi, ça a remis la fontaine en marche.

— Hé ! C’est un salaud, d’accord ?

J’ai regardé la jeune sorcière à travers mes larmes. Elle était jolie, solide et complètement azimutée : c’était une fille bien.

— Ouais, ai-je approuvé d’une voix plus ferme. Quand pouvez-vous faire cet ecto machin ?

— Il faut que je passe quelques coups de fil pour voir qui je peux trouver. La magie, c’est toujours mieux la nuit, évidemment. Quand comptez-vous rendre visite à la reine ?

J’ai réfléchi deux secondes.

— Dès la tombée du jour. Vers 19 heures environ.

— Ça ne devrait pas vous prendre plus de deux heures, a-t-elle estimé – estimation confirmée par un hochement de tête de Claudine. D’accord. Je vais leur demander de venir à 22 heures. Ça nous laissera un peu de marge. Vous savez quoi ? Ce serait cool si la reine acceptait de payer pour ça...

— Combien voulez-vous lui demander ?

— Oh ! S’il n’y avait que moi, je ferais ça à l’œil, rien que pour profiter de l’expérience et pouvoir la mettre sur mon CV. Mais les autres ne se déplaceront pas pour des prunes. Disons... trois cents chacun, plus le matériel.

— Et vous aurez besoin de trois sorciers en plus ?

— J’aimerais bien en avoir trois, mais je ne suis pas sûre de pouvoir avoir ceux que je veux dans d’aussi brefs délais... Enfin, je ferai au mieux. Deux pourraient peut-être suffire. Et pour le matériel...

Elle a fait un rapide calcul.

— Dans les soixante dollars.

— Qu’est-ce que je vais devoir faire ? Je veux dire, quel rôle aurai-je à jouer ?

— Celui d’observatrice. C’est moi qui ferai le plus gros du travail.

— Bon. Je poserai la question à la reine.

J’ai pris une profonde inspiration avant d’ajouter :

— Si elle refuse, c’est moi qui paierai.

— Alors, d’accord. Marché conclu.

Et, sur ces bonnes paroles, Amélia est sortie de la chambre. Malgré sa claudication prononcée, sa démarche avait quelque chose de guilleret.

— Il faut que je soigne ton bras, m’a alors annoncé Claudine. Et ensuite, on ira chercher quelque chose à te mettre sur le dos.

— Je n’ai pas l’intention de claquer du fric pour une simple visite de courtoisie à la reine des vampires, ai-je ronchonné.

D’autant que c’était peut-être moi qui allais régler la petite note des sorciers.

— Ce ne sera pas nécessaire. C’est pour moi.

— Tu as beau être ma bonne fée, mon ange gardien ou je ne sais quoi, ce n’est pas une raison pour payer à ma place.

C’est alors que j’ai eu une brusque révélation.

— C’est toi qui as réglé ma note d’hôpital à Clarice !

Elle a haussé les épaules.

— Et alors ? Pour toi, j’utilise l’argent qui provient du club de strip-tease, pas mon salaire.

Claudine était copropriétaire d’un club de striptease avec son frère Claude, lequel faisait tourner lu boîte. Quant à Claudine, elle travaillait au service clientèle d’un grand magasin. Quand ils se retrouvaient face à elle et à son irrésistible sourire, les mauvais coucheurs en oubliaient leurs réclamations.

J’avais moins de scrupules à dépenser l’argent du club que celui de Claudine. Illogique, je sais, mais vrai.

Claudine avait garé sa voiture dans la cour et, quand je suis descendue, elle était déjà derrière le volant. Grâce à la trousse de premiers secours qu’elle avait dans sa boîte à gants, elle avait pu nettoyer et panser ma blessure. Elle m’avait aussi aidée à m’habiller. Mon bras me faisait mal, mais la morsure ne semblait pas infectée. Je me sentais faible, comme si j’avais eu la grippe ou une autre de ces cochonneries qui vous flanquent une fièvre de cheval et vous font transpirer comme un bœuf. Je ne sautais donc pas comme un cabri.

J’avais enfilé un jean, un tee-shirt et chaussé des sandales parce que c’était tout ce que j’avais à mettre.

— Tu ne peux décemment pas te présenter devant la reine dans cette tenue, m’avait aimablement fait remarquer ma bonne fée avec sa voix d’ange, mais d’un ton sans réplique.

J’ignore si Claudine connaissait La Nouvelle-Orléans comme sa poche ou si elle avait juste du flair question shopping, mais elle s’est rendue directement dans une boutique du Garden District. C’était exactement le genre de magasin dans lequel je n’aurais jamais mis les pieds parce que réservé à des femmes beaucoup plus distinguées que moi et, surtout, beaucoup plus riches. Claudine s’est garée juste devant et, moins de trois quarts d’heure plus tard, je repartais avec une robe. Elle était en mousseline de soie, à manches courtes et très colorée : turquoise, mordoré, chocolat et ivoire. Les hauts talons à bride que je portais avec étaient du même mordoré que la vaporeuse étoffe.

Claudine s’était immédiatement emparée de l’étiquette pour m’empêcher de voir le prix.

— Contente-toi de porter tes cheveux libres, m’a-t-elle conseillé. Pas besoin d’une coiffure sophistiquée avec une telle robe.

— Oui, elle l’est déjà assez comme ça. C’est qui, Diane von Furstenberg ? Ce n’est pas trop cher ? Et est-ce que cette robe n’est pas un peu trop légère pour la saison ?

— Pour un mois de mars, c’est vrai que tu vas peut-être avoir un peu froid, a admis Claudine. Mais tu pourras la porter tous les étés pendant des années : une telle élégance est indémodable. Tu seras superbe. Et la reine remarquera tout de suite que tu as fait un effort vestimentaire pour lui rendre visite.

— Tu ne viens pas avec moi ?

Ça m’attristait qu’elle ne puisse pas m’accompagner. Mais les fées attirent les vampires comme des mouches. Autant offrir un agneau en pâture à une meute de loups affamés.

— Non, évidemment, tu ne peux pas, ai-je aussitôt ajouté, résignée.

— Je n’y survivrais peut-être pas, a-t-elle répondu d’un ton d’excuse, en réussissant à me faire sentir qu’elle serait désolée qu’une telle éventualité me prive de mon ange gardien.

— Ne t’inquiète pas. Après tout, après cette nuit, que pourrait-il m’arriver de pire ? Les vamps me menaçaient, avant, tu sais. Si je ne faisais pas ce qu’ils voulaient, ils le feraient payer à Bill. Eh bien, tu sais quoi ? Maintenant, je m’en fiche complètement !

— C’est bien possible, mais tu as intérêt à réfléchir avant de parler, m’a-t-elle avertie. Tout le monde surveille son langage devant la reine. Même un gobelin tient sa langue devant elle.

— Promis. Tu sais, Claudine, je te suis vraiment reconnaissante d’avoir fait tout ce chemin pour venir jusqu’ici.

Elle m’a serrée dans ses bras. Elle était si grande et si fine que j’avais un peu l’impression d’embrasser une liane.

— J’aurais préféré que tu n’en aies pas besoin...

La reine des vampires
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